Vous pensez que votre vol en low-cost pour rejoindre Marseille un week-end de juin pour rejoindre le départ de la Massilia Cup fut une épouvantable expérience ? Qu’il fait froid en cette fin d’après-midi sur le pont et qu’une couche supplémentaire aurait été un choix certainement judicieux ? Qu’il n’y a vraiment rien à grignoter dans cette glacière ? Alors il est grand temps de balancer ces petits points d’insatisfaction par-dessus bord et de se lancer dans le récit du voyage – voyage est un terme beaucoup trop faible ; aller en Italie est un voyage – de Fernand de Magellan.
La lecture combinée de Magellan de Stefan Zweig et Le voyage de Magellan, 1519-1522 d’Antonio Pigafetta remettra un peu d’ordre dans vos priorités. Zweig est un auteur, pas un historien : ses biographies ne sont pas très fiables historiquement mais son talent pour raconter des histoires et détailler la psychologie de son sujet complètent le récit que fait Pigafetta de son voyage aux côtés de Magellan. Son journal, doublé d’un lexique de mots glanés durant l’expédition, ne vous tirera pas des larmes de rire mais vous donnera quelques leçons sur la façon dont vous devriez tenir votre livre de bord.
Magellan, mercenaire portugais (et pour les Portugais, un traître) à la solde du roi espagnol Charles 1er, est un marin qualifié qui est chargé de revenir avec ses cales remplies de… clou de girofle, une denrée de luxe qui ferait aujourd’hui passer le caviar pour des sardines. Il quitte Séville pour au moins 2 ans en septembre 1519 avec 5 navires, 250 hommes, 200 000 litres de vin (gros avantage sur l’eau : ne croupit pas) et des tonnes de nourriture pour trouver une route ouest pour rejoindre les Moluques, seules îles où poussent les girofliers, sachant que la route vers l’est et l’océan Indien, chasse gardée des Portugais, lui est interdite.
Pluies interminables et calmes plats et brûlants seront le quotidien pour rejoindre le Brésil. Magellan n’étant pas très disert sur l’itinéraire, les graines de la dissension envers le patron commencent à germer. En janvier 1520 la flottille remonte pendant plusieurs semaines une grande baie que Magellan pense enfin être le passage vers “la mer du Sud” : mais ce n’est que le rio de la Plata, un cul de sac. On redescend vers le sud mais rapidement c’est l’hiver austral et on est obligé de s’arrêter pendant 5 mois au sud de l’Argentine actuelle. Pigafetta décrit les locaux, les Patagons, comme étant des géants, deux fois grands comme des humains normaux (les marins européens faisaient-ils 90 cm?).
Plus au sud, il observe des rivages d’où s’échappent les fumées de nombreux foyers allumés par des populations qu’ils ne verront jamais. : La Terre de Feu. En octobre 1520, les navires repartent mais la découverte du passage, El Paso, se fait péniblement, entre rébellion, abandon à terre de conspirateurs, désertion d’une embarcation et naufrage d’une autre. Enfin, en novembre 1520, 3 navires restants rejoignent une mer ouverte et calme : elle prendra le nom de Pacifique. Magellan réussit l’exploit de traverser cet immense océan, parsemé d’îles, sans jamais en croiser une !
En mars 1521, l’expédition atterrit enfin dans les parages des Philippines. La quête de Magellan pour devenir millionnaire ne se terminera pas bien pour lui. Il avait été si sage et avisé pendant 18 mois de navigation, il aurait pu mourir mille fois : météo peu favorable, scorbut, révolte, récifs, Espagnols jaloux, monstres marins, Portugais… Mais il ne verra pas les Moluques et ne reverra pas femme et enfants, à cause d’une décision militaire questionnable sur une petite île des Philippines.
A bord de la Victoria, le dernier navire qui flotte encore, Antonio Pigafetta rejoindra l’Espagne, par le cap de Bonne Espérance, en septembre 1521. Pigafetta, embarqué comme chroniqueur d’une entreprise commerciale hasardeuse, se retrouve sur la courte liste des premiers circumnavigateurs. Pour un écrivaillon, il a fait preuve d’un instinct de survie féroce. La plume est vraiment plus forte que l’épée.
Antonio Pigafetta et Stefan Zweig n’essaient pas de tirer une morale, bonne ou mauvaise, du voyage de Fernand de Magellan mais ils nous donnent 2 solides conseils : choisissez bien vos équipiers. N’oubliez pas la vitamine C.

Texte : Julian de Saint-Hilaire
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